Au Vanuatu, l’intelligence artificielle apprend à parler français
Dans l’un des pays les plus multilingues du monde, l’OIF forme les enseignants à utiliser les nouveaux outils numériques sans effacer la créativité humaine ni les réalités locales
English summary
French-language teachers in Vanuatu are taking part in a new training programme on the use of artificial intelligence in the classroom. In this Pacific nation where Bislama, English and French are official languages, digital tools could help teachers create locally adapted educational resources. The initiative also reveals a broader challenge: ensuring that artificial intelligence strengthens linguistic diversity instead of accelerating the dominance of a few global languages.
Le français à l’heure de l’intelligence artificielle
À Port-Vila, l’avenir du français ne se joue pas seulement dans les discours diplomatiques ou les cérémonies de la Francophonie. Il se décide aussi devant des écrans, lorsque des enseignants apprennent à demander à une intelligence artificielle de préparer un exercice, d’adapter un texte ou d’imaginer une activité correspondant à la réalité de leurs élèves.
Un cycle de formation consacré à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les cours de français se déroule au Vanuatu durant le mois de juillet 2026. Organisé en ligne par le Centre régional francophone pour l’Asie-Pacifique de l’Organisation internationale de la Francophonie, il comprend trois modules répartis entre le 10 et le 24 juillet. Le dernier doit donc avoir lieu demain, vendredi 24 juillet.
La formation est animée par Jeanne Renaudin, spécialiste du français langue étrangère et des usages pédagogiques du numérique. Les enseignants participants découvrent des applications concrètes de l’intelligence artificielle, expérimentent différents outils et produisent des ressources destinées à être partagées avec leurs collègues.
L’enjeu n’est pas de remplacer l’enseignant par une machine bavarde, ce qui serait une manière assez sophistiquée de résoudre la pénurie de professeurs en supprimant les professeurs. Il s’agit plutôt de leur permettre de gagner du temps, de diversifier leurs supports et d’adapter plus facilement les exercices au niveau et à l’environnement culturel de leurs élèves.
Un pays officiellement trilingue
Le choix du Vanuatu n’a rien d’anecdotique. L’archipel compte trois langues officielles : le bislama, l’anglais et le français. Le bislama est également reconnu comme langue nationale, tandis que le français et l’anglais demeurent les deux principales langues d’enseignement.
À ces trois langues s’ajoutent plus d’une centaine de langues vernaculaires parlées dans un pays d’un peu plus de 300 000 habitants répartis entre plusieurs dizaines d’îles. Le gouvernement vanuatais présente lui-même la langue comme le premier élément de l’identité individuelle et reconnaît les langues locales comme une composante du patrimoine national.
Selon les estimations utilisées par l’OIF, environ 100 000 habitants, soit 31 % de la population, sont francophones. Les données françaises évoquent une utilisation du français par environ 35 % des habitants. Les méthodes de calcul diffèrent, mais elles convergent vers une même réalité : près d’un Vanuatais sur trois appartient, à des degrés divers, à l’espace francophone.
Le Vanuatu est membre de la Francophonie depuis 1979. Son adhésion précède même l’indépendance du pays, proclamée en 1980. La présence du français n’y constitue donc pas seulement un souvenir colonial. Elle appartient désormais aux institutions nationales et à l’identité plurielle de l’archipel.
L’intelligence artificielle peut-elle protéger une langue ?
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans l’enseignement pourrait sembler éloignée des préoccupations linguistiques du Pacifique. Elle les rend au contraire plus urgentes.
Les grands outils numériques sont généralement conçus à partir de corpus dominés par quelques langues disposant d’une immense quantité de contenus accessibles en ligne. Le français possède encore suffisamment de livres, de médias et de ressources numériques pour être correctement traité par les principaux modèles. Les langues océaniennes plus minoritaires risquent en revanche d’être mal comprises, déformées ou simplement ignorées.
La francophonie numérique ne peut donc pas se limiter à demander aux populations d’utiliser des logiciels conçus ailleurs. Elle doit aider les enseignants et les créateurs locaux à produire leurs propres ressources, avec leurs références, leurs accents, leurs situations quotidiennes et leur manière de parler le français.
C’est l’un des intérêts du programme conduit au Vanuatu. Les participants ne reçoivent pas seulement des exercices préparés à Paris, à Montréal ou à Bruxelles. Ils apprennent à fabriquer eux-mêmes des contenus adaptés à leurs classes, puis à les mutualiser dans l’espace francophone régional.
Un exercice de compréhension destiné à un élève de Port-Vila ne doit pas nécessairement parler du métro parisien, d’un hiver québécois ou d’un appartement bruxellois. Il peut partir d’un marché, d’un cyclone, d’un trajet maritime entre deux îles, d’une cérémonie coutumière ou d’un problème environnemental local.
L’intelligence artificielle devient alors utile lorsqu’elle cesse de standardiser le monde et commence à aider l’enseignant à représenter celui dans lequel vivent réellement ses élèves.
Une francophonie du Pacifique trop souvent oubliée
Lorsqu’on évoque la Francophonie, les regards se tournent spontanément vers l’Europe, l’Afrique, le Québec ou le Maghreb. Le Pacifique francophone demeure souvent réduit à la Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna et à la Polynésie française.
Le Vanuatu rappelle pourtant que la langue française existe également en dehors des territoires relevant de la souveraineté française. Elle y cohabite avec l’anglais, le bislama et de nombreuses langues locales, sans pouvoir s’appuyer sur une administration française pour garantir automatiquement sa transmission.
Sa survie dépend donc davantage de l’école, de la formation des enseignants, des médias, des universités et de l’utilité sociale que les familles lui reconnaissent.
L’Alliance française de Port-Vila propose des cours aux particuliers, aux entreprises et aux administrations. Le lycée français Jean-Marie-Gustave-Le-Clézio est homologué par l’Éducation nationale française. La France participe également au développement de l’Université nationale du Vanuatu, tandis que les coopérations éducatives bénéficient de la proximité de la Nouvelle-Calédonie.
Cette proximité régionale est essentielle. La Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu sont liés depuis 2002 par une convention de coopération soutenant notamment des projets dans l’éducation, la francophonie, la formation professionnelle, la recherche et l’insertion des jeunes. Un nouvel appel à projets a encore été lancé en avril 2026.
La francophonie du Pacifique forme donc un espace de circulation, certes modeste, mais réel, reliant Port-Vila, Nouméa, Papeete et plusieurs établissements universitaires ou culturels d’Asie-Pacifique.
Une langue qui possède aussi une valeur diplomatique
Le regain d’attention porté au français intervient alors que la France et le Vanuatu cherchent à renforcer leurs relations.
Le 30 juin 2026, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s’est entretenu avec Johnny Koanapo, vice-Premier ministre du Vanuatu. Les échanges ont porté sur le développement économique, la connectivité, la sécurité et, explicitement, la francophonie. Les deux gouvernements envisagent un cadre de partenariat bilatéral renouvelé.
La relation reste cependant traversée par des désaccords, notamment sur la souveraineté des îles Matthew et Hunter. La langue commune ne supprime donc ni les intérêts nationaux ni les contentieux maritimes. Elle fournit toutefois un espace supplémentaire de dialogue.
C’est peut-être là que réside la véritable utilité politique de la Francophonie. Elle n’oblige pas ses membres à penser de la même manière. Elle leur permet de discuter directement, dans une langue partagée, sans que toutes les relations régionales passent nécessairement par les grands centres anglophones.
Le français apporte également au Vanuatu un accès à plusieurs réseaux diplomatiques, universitaires et économiques. Dans un petit État insulaire, disposer de plusieurs langues internationales n’est pas un luxe littéraire. C’est une manière de multiplier les partenariats et d’éviter une dépendance exclusive.
L’enseignant doit rester au centre
L’utilisation de l’intelligence artificielle soulève néanmoins plusieurs risques.
Un outil peut produire une leçon grammaticalement correcte mais culturellement absurde. Il peut inventer des informations, reproduire des préjugés ou présenter comme universelle une vision du monde correspondant surtout aux données utilisées pour l’entraîner.
Dans un pays aussi divers que le Vanuatu, l’enseignant doit donc rester le responsable du contenu transmis. Lui seul peut vérifier qu’un exemple correspond aux réalités locales, qu’une traduction respecte les usages et qu’une activité n’efface pas les langues vernaculaires au profit d’un français artificiellement uniforme.
La formation proposée par l’OIF insiste précisément sur cette capacité à expérimenter les outils tout en valorisant la créativité et l’expertise pédagogique des professeurs. L’intelligence artificielle est présentée comme un levier de conception et non comme une autorité éducative autonome.
Cette prudence est particulièrement importante pour la production orale. Parler français au Vanuatu ne signifie pas nécessairement adopter la prononciation d’un présentateur de télévision parisien. Une francophonie vivante accepte les accents, les emprunts, les usages régionaux et les contacts entre langues.
La technologie doit aider les élèves à prendre la parole, non leur apprendre que leur manière de parler serait inférieure à celle d’un modèle statistique.
Le laboratoire vanuatais
L’initiative demeure modeste. Trois modules de formation ne renverseront pas à eux seuls les équilibres linguistiques du Pacifique.
Mais l’expérience vanuataise indique une direction possible pour la Francophonie. Plutôt que de défendre le français uniquement par des sommets, des déclarations et des cérémonies, elle peut investir dans les outils quotidiens dont les enseignants ont réellement besoin.
Le français ne restera vivant ni par nostalgie ni par décret. Il survivra s’il permet d’étudier, de créer, de travailler, de communiquer et d’accéder à des connaissances utiles.
Au Vanuatu, l’intelligence artificielle peut contribuer à cet effort, à condition d’être mise au service des professeurs et de la diversité linguistique. Le paradoxe est assez réjouissant : l’une des technologies les plus mondialisées pourrait aider un petit archipel du Pacifique à conserver l’une de ses singularités.
Encore faut-il apprendre à la machine que le monde ne commence pas à Paris et ne se termine pas dans la Silicon Valley.
Note culturelle
Le plurilinguisme vanuatais ne correspond pas à une simple juxtaposition administrative. Les habitants peuvent utiliser une langue vernaculaire dans leur communauté, le bislama dans les échanges quotidiens, puis l’anglais ou le français dans l’enseignement et les institutions. Cette circulation permanente produit une identité linguistique souple, dans laquelle choisir une langue ne signifie pas nécessairement renoncer aux autres. La politique nationale affirme d’ailleurs que les langues locales appartiennent au patrimoine du pays.
Points essentiels
Une formation de l’OIF apprend aux enseignants vanuatais à intégrer l’intelligence artificielle dans leurs cours de français.
Le cycle se déroule les 10, 17 et 24 juillet 2026.
Le français est l’une des trois langues officielles du Vanuatu, avec le bislama et l’anglais.
Environ un tiers de la population est considéré comme francophone.
L’enjeu consiste à produire des ressources numériques adaptées au contexte culturel et linguistique local.
La coopération francophone rapproche également le Vanuatu de la Nouvelle-Calédonie et de la France.
Sources
Organisation internationale de la Francophonie, « Lancement d’une formation sur l’intelligence artificielle au service de l’enseignement du français au Vanuatu », 17 juillet 2026.
Organisation internationale de la Francophonie, présentation du Vanuatu et données sur la population francophone.
Gouvernement du Vanuatu, politique linguistique nationale.
France Diplomatie, présentation du Vanuatu et coopération culturelle, scientifique et éducative.
France Diplomatie, entretien franco-vanuatais du 30 juin 2026.
Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, coopération régionale avec le Vanuatu.
Pour aller plus loin
Francophonie : 396 millions de locuteurs, mais qui voit encore leurs œuvres ?
Outre-mer : reconstruire les institutions sans oublier les cultures vivantes
Francophonie mondiale : les nouveaux défis d’un espace qui ne parle plus seulement de langue
Commenter et s’abonner
L’intelligence artificielle peut-elle aider à défendre la diversité des langues ou conduira-t-elle inévitablement à leur uniformisation ? Partagez votre avis dans les commentaires et abonnez-vous pour suivre l’actualité de la Francophonie et des territoires ultramarins.
Commentaires
Enregistrer un commentaire