L'École française de spiritualité a-t-elle préparé Vatican II ? Une influence profonde, souvent méconnue
De Bérulle à de Lubac, une tradition spirituelle française irrigue discrètement plusieurs grandes intuitions du concile.
Did the French School of Spirituality prepare the way for the Second Vatican Council?
Founded in the 17th century by figures such as Pierre de Bérulle, Charles de Condren, Jean-Jacques Olier and Saint John Eudes, the French School of Spirituality emphasized the mystery of the Incarnation, the priesthood, holiness and the interior life. Although separated from the Second Vatican Council by three centuries, its spiritual legacy continued to shape Catholic thought through seminaries, religious communities and French theologians.
This article explores whether Vatican II inherited some of the French School's deepest intuitions. Rather than claiming a direct line of influence, it highlights historical continuities in ecclesiology, spirituality, the universal call to holiness and the theology of the priesthood. It also examines the role of twentieth-century theologians, such as Henri de Lubac and Yves Congar, in transmitting this heritage.
A historical and theological investigation into one of the lesser-known roots of modern Catholicism.
Résumé exécutif
L’hypothèse la plus solide n’est pas celle d’une source directe de Vatican II dans l’École française de spiritualité, mais celle d’une inspiration diffuse, médiatisée et sélective. Les documents conciliaires ne citent pas Bérulle, Condren, Olier, Jean Eudes ou Vincent de Paul ; la recherche par noms dans le corpus officiel en ligne de Vatican II ne fait d’ailleurs pas apparaître ces auteurs. En revanche, plusieurs constellations thématiques leur sont nettement parentes : christocentrisme de l’Incarnation, centralité du mystère du Christ, sacerdoce comme configuration au Christ, vocation de tous à la sainteté, articulation de l’Église visible et de sa profondeur mystérique, et souci missionnaire du salut.
Le point décisif est la médiation historique. Entre le XVIIe siècle et Vatican II se déploient la longue hégémonie du modèle sulpicien dans la formation sacerdotale française, la redécouverte savante de l’« École française » au XIXe siècle, puis les grands renouveaux du XXe siècle en France — liturgique, biblique, patristique et missionnaire. Ces renouveaux ne reproduisent pas simplement Bérulle ou Olier ; ils en transmettent plutôt certaines intuitions structurantes, souvent retravaillées à travers le retour à l’Écriture et aux Pères.
La Nouvelle Théologie a servi de principal relais. De Lubac, Daniélou, Congar et Bouyer n’ont pas « repris » l’École française comme un bloc doctrinal ; ils ont internalisé un climat théologique français où christocentrisme, sens ecclésial, souci de la liturgie, primat du mystère et formation du prêtre avaient déjà une histoire longue. Leurs travaux ont ensuite pesé sur le concile, soit directement comme periti, soit par les réseaux intellectuels, éditoriaux et épiscopaux français.
Au terme de l’enquête, on peut donc formuler un jugement nuancé. Avec un degré de certitude élevé, on peut dire que l’École française a fait partie du terreau culturel et spirituel du catholicisme français qui a nourri plusieurs acteurs du concile. Avec un degré de certitude moyen, on peut soutenir qu’elle a fourni une inspiration diffuse à certaines sensibilités conciliaires, surtout sur le Christ, l’Église, la sainteté et le sacerdoce. Avec un degré de certitude faible à moyen, on peut parler d’une influence textuelle directe sur telle ou telle formulation précise de Lumen gentium, Gaudium et spes, Presbyterorum ordinis ou Sacrosanctum Concilium.
Problème historiographique et méthode
L’expression même d’« École française de spiritualité » est une construction historiographique tardive. Yves Krumenacker rappelle qu’elle apparaît au XIXe siècle, dans un contexte marqué par la reprise sulpicienne et par les débats sur la formation du clergé ; jusqu’alors, l’expression désignait surtout la doctrine enseignée dans les séminaires de Saint-Sulpice. Ce point est important : ce que Vatican II peut avoir reçu n’est pas seulement un corpus de textes du XVIIe siècle, mais aussi une interprétation institutionnalisée de ces textes au long XIXe et du premier XXe siècle.
Méthodologiquement, il faut donc distinguer quatre niveaux. D’abord, le corpus primaire du XVIIe siècle ; ensuite sa réception séminariale et ecclésiale ; puis sa refonte par les renouveaux français du XXe siècle ; enfin les traces conciliaires proprement dites. C’est seulement à ce prix qu’on peut éviter deux erreurs symétriques : surestimer une filiation directe, ou au contraire sous-estimer la profondeur des médiations françaises dans Vatican II.
Le dossier des sources impose aussi une grande prudence. Les textes conciliaires eux-mêmes sont accessibles sur le site du Vatican ; les noms de Bérulle, Condren, Olier, Jean Eudes et Vincent de Paul n’y apparaissent pas dans l’index officiel en ligne. Cela ne prouve pas l’absence de toute influence, mais cela exclut déjà une thèse simpliste de dépendance explicite.
La chronologie suivante résume les principales médiations intellectuelles en cause. Elle repose sur les données relatives au XVIIe siècle français, à la domination du modèle sulpicien dans les séminaires aux XIXe-XXe siècles, à la fondation des Sources chrétiennes en 1942, à la création du Centre de pastorale liturgique en 1943, puis au rôle des théologiens français et des évêques français à Vatican II.
Corpus du XVIIe siècle et thèmes structurants
Le cœur du corpus est nettement christologique et incarnatoire. Bérulle fait de l’Incarnation le centre de sa méditation, jusque dans le titre de son ouvrage majeur : Discours de l’état et des grandeurs de Jésus, par l’union ineffable de la divinité avec l’humanité. Dans une anthologie publiée sur le site du Vatican, on le voit décrire le « mystère de l’Incarnation » comme la « connaissance la plus haute et la plus nécessaire ». Cette tonalité justifie bien le qualificatif, classique mais parfois simplificateur, de christocentrisme.
Bérulle ne s’arrête pas à une christologie abstraite. Sa spiritualité des « états » du Christ cherche à faire entrer le croyant dans les mystères vécus du Verbe incarné. La grande intuition est que la vie chrétienne n’est pas seulement imitation morale, mais participation aux états du Christ. Les historiens ont souligné que cette méditation sur l’Incarnation et sur la condition créée façonne toute la pensée bérullienne.
Avec Condren et Olier, le thème du sacerdoce devient central. Le titre même de Condren — L’idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ — indique le déplacement : le prêtre n’est intelligible qu’à partir du Christ-prêtre et de son sacrifice. Krumenacker résume bien cette ligne en notant que, pour Condren et Vincent de Paul, la prêtrise actuelle est participation au sacerdoce du Christ. De son côté, Olier formule de manière particulièrement dense la continuité entre le Christ et le prêtre : « c’est Jésus prêtre qui vit dedans le prêtre en plénitude ».
Chez Jean Eudes, on voit se resserrer le lien entre christocentrisme, sacerdoce, mission et vie baptismale. Son grand livre, La Vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes, annonce déjà un programme : « former, sanctifier, faire vivre et régner Jésus dans nos âmes ». Les archives et publications eudistes mettent aussi en lumière son profil de « pasteur selon le Cœur de Dieu », sa théologie du ministère comme coopération au salut des âmes, et son souci conjoint des missions et des séminaires.
Vincent de Paul apporte à cet ensemble un accent social et missionnaire très fort. L’anthologie vaticane intitulée « Il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime pas de même » articule la charité au christocentrisme missionnaire : aimer Dieu, c’est aussi faire aimer Dieu, et reconnaître le prochain comme image de Dieu. La formule vincentienne classique « servant les pauvres, on sert Jésus-Christ » exprime ce déplacement de la spiritualité vers la diaconie concrète.
Ce premier tableau résume les thèmes structurants du corpus et leur importance possible pour Vatican II.
Un point mérite d’être souligné : l’École française n’est pas seulement une théologie du prêtre ; elle propose aussi une compréhension de la vie chrétienne comme sainteté universelle, quoique formulée dans un cadre d’Ancien Régime très différent de la modernité. Le langage du « règne de Jésus dans les âmes », de la conformité au Christ et de la sanctification baptismale rend possible, à longue distance, un rapprochement avec le chapitre V de Lumen gentium sur l’appel de tous à la sainteté.
Réceptions XIXe-XXe et médiations françaises
La première médiation est institutionnelle : le sulpicianisme. L’histoire de la formation sacerdotale en France montre que, tout au long du XIXe siècle, le modèle de Saint-Sulpice domine largement les séminaires. Philippe Boutry parle d’un apprentissage des « vertus d’état », et l’historiographie rappelle que des générations de prêtres furent formées dans des cadres inspirés, au moins indirectement, d’Olier et de l’École française. Cette continuité n’implique pas une fidélité pure et simple au XVIIe siècle, mais elle explique pourquoi certains thèmes — dignité du prêtre, vie intérieure, union au Christ, direction spirituelle — restent si prégnants dans le catholicisme français à la veille du concile.
La réception est aussi savante. Krumenacker rappelle que l’expression « École française » se fixe précisément dans les débats du XIXe siècle, autour de Saint-Sulpice et de ses interprètes. Cette mise en tradition prépare le terrain à la grande redécouverte du premier XVIIe siècle par les historiens, les éditeurs et les maîtres spirituels du XXe siècle.
Au XXe siècle, trois renouveaux français sont déterminants. D’abord le renouveau biblique, porté notamment par l’École biblique de Jérusalem et relancé par l’ouverture exégétique du premier XXe siècle ; ensuite le renouveau liturgique, visible dans la création du Centre de pastorale liturgique en 1943 ; enfin le renouveau patristique, cristallisé par les Sources chrétiennes fondées en 1942 par de Lubac, Daniélou et Mondésert. Ces trois mouvements ne transmettent pas directement l’École française, mais ils en déplacent plusieurs intuitions vers un cadre ressourcé, plus scripturaire et patristique.
Le cas du mouvement liturgique est révélateur. Les archives françaises du concile signalent que le Centre de pastorale liturgique, créé en 1943, devient dans les faits une antichambre de Sacrosanctum Concilium, et que ses dossiers conservent des matériaux préparatoires, des réactions françaises et les papiers de plusieurs experts. Ce n’est pas l’École française elle-même ; c’est un réseau français de réforme où l’on retrouve, transposés, un sens du mystère du Christ, du sacerdoce, de la sanctification et de la participation ecclésiale.
Cette phase de réception n’est cependant pas homogène. Les renouveaux du XXe siècle déplacent le centre de gravité : ils privilégient bien plus explicitement l’Écriture, les Pères et la liturgie que ne le faisait la tradition séminariale sulpicienne. En ce sens, Vatican II reçoit moins l’École française « telle quelle » qu’une culture catholique française déjà travaillée, critiquée et ressourcée.
La Nouvelle Théologie et les réseaux conciliaires
Le rôle de la Nouvelle Théologie comme médiation est capital, mais précisément parce qu’il ne faut pas la confondre avec l’École française. Les écoles de Fourvière et du Saulchoir apparaissent, dans l’historiographie récente, comme des lieux où la théologie française est revivifiée par l’histoire, la patristique, l’exégèse et le dialogue avec la modernité. Étienne Fouilloux résume bien cette mutation : Chenu pour le Saulchoir, de Lubac pour Fourvière, contre un thomisme d’école devenu trop fermé.
Henri de Lubac et Jean Daniélou jouent ici un rôle de premier plan. La fondation des Sources chrétiennes en 1942 manifeste institutionnellement leur programme : rouvrir l’accès aux Pères pour renouveler l’intelligence chrétienne. Jean-Paul II soulignera lui-même que cette œuvre a favorisé un « recours constant à la tradition de nos Pères dans la foi ». Cette orientation n’est pas directement bérullienne ; elle est pourtant compatible avec le souci français du mystère du Christ et de sa présence dans l’Église.
Yves Congar, de son côté, représente un autre type de médiation. Son ecclésiologie, nourrie d’histoire et de patristique, pèse lourdement sur la genèse de Lumen gentium. L’historiographie le décrit comme un « précurseur du concile », et son rôle de peritus est solidement établi. Rien n’autorise à le ranger simplement parmi les héritiers de Bérulle ; mais son insertion dans le catholicisme français, son intérêt pour l’histoire des formes ecclésiales et l’arrière-plan de formation française rendent plausible un héritage plus large, notamment quant au sens de l’Église comme mystère et comme corps vivant.
Louis Bouyer occupe une place charnière pour la liturgie et l’ecclésiologie. Les études sur le Centre de pastorale liturgique et sur la réception conciliaire le présentent à la fois comme acteur du mouvement liturgique, expert de la commission préparatoire sur les études et les séminaires, puis comme auteur majeur de l’après-concile. Son cas est significatif : là encore, le lien n’est pas une dépendance directe à l’École française, mais une sédimentation française de thèmes christologiques, ecclésiaux et liturgiques réinterprétés à travers l’histoire des formes chrétiennes.
La médiation passe aussi par les évêques et experts français. Christian Sorrel souligne le rôle de Garrone, Ancel, Ménager et du père Haubtmann dans les commissions qui ont travaillé les schémas, en particulier pour Gaudium et spes. De même, Mgr Blanchet, le Centre national de pastorale liturgique, les dossiers du père Jounel et du père Gy montrent la densité des relais français dans le travail conciliaire.
Le tableau suivant synthétise ces transmissions.
Parallèles textuels et thématiques avec Vatican II
L’analogie la plus visible est le christocentrisme de l’Incarnation. Bérulle concentre sa méditation sur « l’union ineffable » du divin et de l’humain et sur le « mystère de l’Incarnation ». Vatican II, surtout dans Gaudium et spes 22, affirme que le Christ, « Nouvel Adam », manifeste pleinement l’homme à lui-même, tandis que Lumen gentium s’ouvre par « Le Christ est la lumière des peuples ». Le rapprochement thématique est fort : dans les deux cas, l’anthropologie est reprise à partir du Verbe incarné. Mais le concile formule cette intuition dans une langue biblique, patristique et universalisante qui doit beaucoup au ressourcement du XXe siècle.
Deuxième convergence : la vocation universelle à la sainteté. L’École française parle volontiers de conformité intérieure au Christ, de règne de Jésus dans l’âme, de sanctification des baptisés. Lumen gentium affirme explicitement que tous dans l’Église « sont appelés à la sainteté ». Ici encore, il faut éviter l’anachronisme : le cadre social, ecclésial et théologique a profondément changé. Mais la continuité d’accent entre transformation intérieure, baptême et sainteté commune est réelle.
Troisième convergence : la théologie du sacerdoce. Olier et Condren pensent le prêtre comme participation au Christ-prêtre ; Jean Eudes parle du pasteur comme « image vive de Jésus-Christ ». Presbyterorum ordinis dira que les prêtres sont configurés au « Christ Prêtre » pour agir au nom du « Christ Tête », tandis que Lumen gentium articule sacerdoce commun et sacerdoce ministériel comme participations différenciées à « l’unique sacerdoce du Christ ». La proximité des formulations est frappante, sans qu’on puisse démontrer qu’un rédacteur conciliaire a simplement copié Olier ou Condren.
Quatrième convergence : une ecclésiologie du mystère et de la communion. Bérulle et ses héritiers pensent l’Église à partir du Christ vivant dans ses membres et de la participation aux mystères du Christ. Lumen gentium définit l’Église « dans le Christ » comme « en quelque sorte le sacrement » de l’union à Dieu et de l’unité humaine ; Gaudium et spes parle d’une Église à la fois « assemblée visible et communauté spirituelle », et comme « âme » de la société humaine. Sur ce point, la parenté la plus vraisemblable passe moins par un emprunt direct au XVIIe siècle que par l’ecclésiologie de Congar, de Lubac et Bouyer, eux-mêmes situés dans une histoire théologique française.
Cinquième convergence : la liturgie comme lieu de sanctification et de manifestation de l’Église. Même si l’École française n’est pas le foyer principal du mouvement liturgique moderne, son sens du mystère du Christ et du sacerdoce a favorisé, à longue durée, une réception française de la liturgie comme action du Christ dans l’Église. Sacrosanctum Concilium met en avant que la liturgie « exprime et manifeste » le mystère du Christ et la nature de l’Église, et la désigne comme « sommet » et « source ». Ici, l’influence la plus probable est indirecte, via le Centre de pastorale liturgique, Bouyer, Gy ou Jounel.
Le tableau comparatif ci-dessous classe ces rapprochements par degré de certitude.
Il est important de noter qu’au plan textuel strict, le concile ne parle pas le langage propre de Bérulle ou d’Olier. Il ne reprend pas, par exemple, la rhétorique des « états de Jésus », du « néant de la créature » ou de certaines formes d’affectivité spirituelle du XVIIe siècle. Ce décalage indique que, s’il y a héritage, il n’est ni lexical ni servile, mais profondément retraduit.
Limites, contre-exemples et degré de certitude
Le premier contrepoids est évident : Vatican II se présente d’abord comme un concile de retour à l’Écriture et aux Pères. Le rôle des Sources chrétiennes, de l’École biblique, de la patristique et de l’exégèse moderne est beaucoup plus directement documenté que celui de l’École française du XVIIe siècle. Si l’on cherche des « sources » immédiates de Lumen gentium ou de Dei Verbum, il faut regarder d’abord du côté de la Bible, d’Irénée, d’Augustin, de la tradition liturgique antique, de Möhler, de Newman, de Congar, de de Lubac, de Chenu, de Jungmann ou de Guardini avant de revenir à Bérulle ou Olier.
Deuxième limite : le concile est un événement transnational. Les réseaux belges, allemands, romains, dominicains, jésuites et liturgiques ont tous compté ; l’importance des Belges, par exemple, est bien mise en évidence par l’historiographie. Attribuer au seul catholicisme français, ou a fortiori à la seule École française, les grands tournants de Vatican II serait historiquement excessif.
Troisième limite : la Nouvelle Théologie elle-même ne se laisse pas réduire à une résurgence de la spiritualité française. Elle se nourrit du protestantisme, de l’histoire des dogmes, de la théologie allemande, de la patristique grecque, de la phénoménologie et d’un thomisme renouvelé. Autrement dit, même quand elle transmet quelque chose du climat français, elle le fait en le métabolisant dans un cadre bien plus vaste.
À partir de là, l’évaluation peut être précisée.
Avec un degré de certitude élevé, on peut soutenir que l’École française a appartenu au substrat spirituel du catholicisme français, particulièrement par les séminaires, les réseaux sulpiciens, le langage du sacerdoce et certaines formes de christocentrisme.
Avec un degré de certitude moyen, on peut dire qu’elle a fourni une inspiration diffuse à certains acteurs et à certains schèmes de pensée de Vatican II, surtout là où le concile articule le Christ, l’Église, la sainteté et le ministère ordonné.
Avec un degré de certitude faible à moyen, on pourrait chercher une influence plus directe sur des rédactions particulières. Une telle thèse exigerait un travail archivistique serré sur les carnets, correspondances, bibliothèques de travail et dossiers préparatoires des periti et des évêques français. En l’état des sources mobilisées ici, il serait imprudent d’aller plus loin.
Bibliographie critique et chantiers de recherche
Les sources primaires prioritaires sont claires. Pour le XVIIe siècle : Bérulle, Discours de l’état et des grandeurs de Jésus et Les mystères de la vie du Christ ; Condren, L’idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ ; Olier, Traité des saints ordres ; Jean Eudes, La Vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes, Mémorial de la vie ecclésiastique, Le Bon Confesseur ; Vincent de Paul, Correspondance, entretiens, documents et les anthologies vaticanes ou vincentiennes qui en offrent l’accès. Pour Vatican II : les textes officiels de Lumen gentium, Gaudium et spes, Presbyterorum ordinis et Sacrosanctum Concilium sur le site du Vatican, ainsi que les Acta Synodalia dans leurs reproductions numériques.
Pour la médiation du XXe siècle, les travaux et instruments les plus importants sont ceux d’Étienne Fouilloux, Christian Sorrel, les études sur les théologiens français au concile, les recherches sur le Centre de pastorale liturgique, sur la collection Sources chrétiennes, et sur les réseaux de Fourvière et du Saulchoir. Les synthèses de Krumenacker sur l’École française restent très utiles pour la définition du corpus et des thèmes.
Les archives à consulter en priorité pour transformer l’hypothèse diffuse en démonstration positive seraient les suivantes : les archives du Centre national de pastorale liturgique et les dossiers du père Jounel et du père Gy ; les archives de l’Institut catholique de Paris autour du journal de Mgr Blanchet ; les archives de l’Institut et de la collection Sources chrétiennes ; les archives sulpiciennes d’Issy-les-Moulineaux ; les archives eudistes ; et, côté conciliaire, les Acta Synodalia et fonds préparatoires conservés à Rome. Les guides archivistiques français signalent explicitement plusieurs séries utiles sur la préparation, le déroulement et l’application de Vatican II.
Deux pistes de recherche ultérieure paraissent particulièrement prometteuses. La première serait une étude prosopographique des bibliothèques et lectures effectives des acteurs français de Vatican II : quels auteurs du XVIIe siècle lisaient vraiment de Lubac, Daniélou, Congar, Bouyer, Garrone, Ancel ou Haubtmann ? La seconde serait une édition critique croisée de dossiers où se rencontrent spiritualité sacerdotale, mission et ecclésiologie, notamment entre Olier, Jean Eudes, le monde sulpicien tardif et Presbyterorum ordinis. En l’état, c’est là que se joue le passage d’une vraisemblance culturelle à une preuve historique.
La conclusion de ce rapport peut donc être formulée sans ambiguïté excessive. L’École française de spiritualité n’est pas une source directe identifiable de Vatican II au sens où le sont l’Écriture, les Pères ou les grands théologiens du ressourcement. Elle est davantage une inspiration diffuse, relayée par les séminaires, la culture théologique française, les renouveaux liturgique et patristique, puis reformulée par la Nouvelle Théologie avant d’atteindre le concile. Autrement dit : ni cause unique, ni simple décor, mais un élément significatif du terreau français dans lequel une partie de Vatican II a pris forme.
Commentaires
Enregistrer un commentaire