Allemagne : à Auschwitz, un évêque reconnaît la dette de l’Église envers les Sinti et les Roma

Mgr Matthias Heinrich a reconnu les manquements catholiques pendant le nazisme et l’après-guerre, tandis que l’épiscopat allemand prépare avec les représentants de la minorité une déclaration attendue en 2027.





Saint du jour

Sainte Lydie de Thyatire, première chrétienne d’Europe

Marchande de pourpre originaire d’Asie Mineure, Lydie vivait à Philippes lorsqu’elle entendit la prédication de saint Paul. Elle reçut le baptême avec les membres de sa maison et accueillit les missionnaires chez elle.

Les Actes des Apôtres la présentent comme la première personne baptisée par Paul sur le sol européen. Sa demeure devint ensuite l’un des premiers lieux de réunion de la communauté chrétienne de Philippes.

Lydie rappelle que l’Église commence souvent par une personne qui écoute, une maison qui s’ouvre et une dignité reconnue à ceux que la société regarde comme étrangers.


Résumé en allemand

Beim Europäischen Holocaust-Gedenktag für Sinti und Roma in Auschwitz-Birkenau hat der Berliner Weihbischof Matthias Heinrich Versäumnisse der katholischen Kirche eingeräumt. Die Kirche sei den Verfolgten und ihren Nachkommen vieles schuldig geblieben. Heinrich nahm als Vertreter der Deutschen Bischofskonferenz an der Gedenkfeier für die rund 4.300 Menschen teil, die in der Nacht vom 2. auf den 3. August 1944 in den Gaskammern ermordet wurden. Die Bischofskonferenz und der Zentralrat Deutscher Sinti und Roma arbeiten inzwischen gemeinsam die Geschichte ihrer Beziehungen während der NS-Zeit und in der Bundesrepublik auf. Für 2027 ist eine Erklärung vorgesehen, die sich ausdrücklich mit kirchlicher Schuld befassen soll. Erinnerung wird jedoch erst glaubwürdig, wenn sie auch den heutigen Antiziganismus bekämpft und den Betroffenen selbst eine Stimme gibt.


Article

À Auschwitz-Birkenau, devant le lieu où furent assassinés les derniers prisonniers du camp réservé aux familles roms, un évêque allemand a prononcé des paroles que l’Église catholique avait trop longtemps différées.

« L’Église est restée redevable de beaucoup de choses envers les Sinti et les Roma », a reconnu Mgr Matthias Heinrich, évêque auxiliaire de Berlin et responsable de la pastorale catholique auprès de ces communautés.

Le prélat représentait la Conférence épiscopale allemande lors de la commémoration européenne du génocide des Sinti et des Roma, organisée le 2 août dans l’ancien camp d’extermination allemand d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne.

La date renvoie à la nuit du 2 au 3 août 1944. Les SS liquidèrent alors la partie du camp dans laquelle les familles roms avaient été regroupées. Environ 4 300 enfants, femmes et hommes furent conduits dans les chambres à gaz et assassinés.

Ils étaient les derniers survivants d’un secteur où près de 23 000 Sinti et Roma avaient été déportés, principalement depuis l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et les territoires tchèques. La faim, les maladies, les expériences médicales et les meurtres firent périr environ 19 000 des 21 000 prisonniers officiellement enregistrés.

À l’échelle européenne, les historiens estiment qu’environ 500 000 Sinti et Roma furent victimes de la politique raciale nazie. Le chiffre exact demeure difficile à établir, car beaucoup furent exécutés loin des camps, dans les forêts, les villages ou sur les routes de l’Europe occupée, sans laisser d’archives précises.

Ce génocide resta longtemps dans l’ombre de la mémoire européenne. Les victimes roms furent rarement reconnues comme les cibles d’une persécution raciale organisée. Après 1945, nombre de survivants continuèrent même d’être traités comme des délinquants ou des marginaux par des administrations qui conservaient parfois les catégories et les dossiers constitués sous le nazisme.

La reconnaissance officielle fut particulièrement tardive en Allemagne fédérale. Il fallut attendre 1982 pour que le chancelier Helmut Schmidt reconnaisse publiquement que les Sinti et les Roma avaient été persécutés pour des motifs raciaux.

L’intervention de Mgr Heinrich s’inscrit donc dans une histoire qui ne concerne pas seulement les années de dictature. Elle oblige également à examiner les silences, les préjugés et les refus de réparation qui se prolongèrent après la guerre.

L’évêque n’a pas prétendu que l’Église était restée partout inactive. Des prêtres, des religieux et des laïcs aidèrent personnellement des familles persécutées. Certains protestèrent, cachèrent des victimes ou tentèrent d’empêcher des déportations.

Ces actes individuels ne peuvent cependant dispenser l’institution d’examiner son comportement général. L’aide demeura fragmentaire et l’opposition publique insuffisante. Les Sinti et les Roma ne bénéficièrent pas d’une mobilisation ecclésiale comparable à l’ampleur du danger qui les menaçait.

Les registres paroissiaux servirent même parfois à établir l’ascendance des personnes classées par le régime comme « tsiganes ». Des ecclésiastiques participèrent ainsi, volontairement ou par soumission administrative, à une bureaucratie raciale dont les conséquences pouvaient être l’exclusion, la stérilisation, la déportation et la mort.

Après 1945, l’Église ne plaça pas immédiatement cette population au centre de son travail de mémoire. Les survivants durent longtemps lutter presque seuls pour faire reconnaître le caractère racial de leur persécution et obtenir justice.

Mgr Heinrich a donc affirmé que la place de l’Église devait désormais être « aux côtés des victimes et de leurs descendants ». Il a aussi appelé à combattre résolument toutes les formes contemporaines d’antitsiganisme.

Cette dernière précision est capitale. Une commémoration chrétienne ne peut se limiter à déposer une couronne devant un monument, puis à retrouver dans la vie ordinaire les plaisanteries, les soupçons collectifs et les généralisations qui préparent l’exclusion.

Le racisme commence rarement par l’annonce explicite d’un crime de masse. Il commence par des mots qui retirent progressivement à un groupe son individualité. On ne voit plus des personnes, des familles, des voisins ou des citoyens, mais une catégorie supposée paresseuse, dangereuse, étrangère ou incapable de s’intégrer.

L’histoire des Sinti allemands dément pourtant l’image d’un peuple récemment arrivé et éternellement extérieur à la nation. Des communautés sont établies dans les territoires allemands depuis le XVe siècle. Leurs membres ont été artisans, soldats, commerçants, musiciens, ouvriers et citoyens allemands bien avant la naissance de l’État moderne.

Le terme « Sinti » désigne principalement les groupes implantés depuis plusieurs siècles en Allemagne et dans les régions voisines. « Roma » constitue un terme plus large, utilisé par de nombreuses communautés présentes dans toute l’Europe.

Ces distinctions sont souvent ignorées par le grand public. Cette ignorance facilite les amalgames et maintient des populations très diverses dans une identité imposée depuis l’extérieur.

La Conférence épiscopale allemande et le Conseil central des Sinti et Roma allemands ont désormais engagé un travail commun sur leurs relations pendant le régime nazi, mais aussi durant les décennies suivantes.

Un symposium scientifique a déjà réuni chercheurs, responsables religieux et représentants de la minorité. À partir de ces travaux, les évêques allemands préparent une déclaration annoncée pour 2027. Celle-ci devrait aborder explicitement la question de la culpabilité et des manquements de l’Église.

Ce calendrier peut paraître prudent, peut-être même un peu trop prudent. Quatre-vingts ans après la fin de la guerre, l’Église ne court guère le risque de parler dans la précipitation. Mais une déclaration sérieuse exige l’étude des archives, l’écoute des familles et la reconnaissance précise des responsabilités.

Le texte n’aura de valeur que s’il évite deux écueils.

Le premier serait une repentance générale, exprimée dans un langage si abstrait que personne ne saurait exactement ce qui est reconnu. Dire que « des erreurs furent commises » ne permet ni de nommer les actes, ni de comprendre les mécanismes qui les rendirent possibles.

Le second serait de transformer l’histoire en procès exclusivement dirigé contre les générations précédentes. Il est relativement confortable de condamner des morts. Il est plus exigeant d’écouter aujourd’hui ceux qui subissent encore la discrimination dans l’emploi, le logement, l’école ou l’accès aux services publics.

Une véritable déclaration devra donc relier les archives à la pastorale présente.

Elle pourrait encourager les diocèses à mieux connaître les communautés présentes sur leur territoire, soutenir la formation des prêtres et des agents pastoraux, recueillir les témoignages familiaux et donner une place visible aux Sinti et aux Roma dans les célébrations mémorielles.

Il faudra surtout accepter que les intéressés parlent eux-mêmes. L’Église a parfois la fâcheuse habitude de parler admirablement des pauvres, des minorités et des personnes rejetées sans leur abandonner très longtemps le microphone. Une réconciliation authentique ne se construit pas uniquement par un discours prononcé en leur faveur, mais avec eux.

Cette démarche possède une dimension proprement chrétienne. La reconnaissance de la faute n’est pas une humiliation imposée de l’extérieur. Elle appartient à la vie de l’Église, qui proclame le pardon tout en sachant qu’il suppose la vérité.

Le péché n’est pas seulement individuel. Il peut s’installer dans des habitudes administratives, des lâchetés collectives et des silences institutionnels. Des personnes qui n’approuvent pas personnellement une persécution peuvent néanmoins contribuer à son efficacité en remplissant un formulaire, en transmettant une information ou en décidant de ne pas intervenir.

Cette réalité rend le travail historique inconfortable, mais nécessaire. La mémoire catholique ne peut choisir uniquement les héros qu’elle souhaite célébrer. Elle doit également regarder les moments où la prudence devint passivité et où la défense de l’ordre social l’emporta sur celle des personnes menacées.

La présence de Mgr Heinrich à Auschwitz représente déjà un signe important. L’évêque n’a pas parlé depuis un bureau berlinois, mais depuis le lieu même où des familles entières furent détruites.

La nuit du 2 au 3 août 1944 rappelle en effet une particularité tragique de cette persécution. Les nazis avaient regroupé les prisonniers par familles, donnant au secteur l’apparence trompeuse d’un régime moins brutal. Les enfants restaient auprès de leurs parents, mais cette proximité ne les protégea pas. Elle permit finalement de les conduire ensemble vers la mort.

Face à cette histoire, sainte Lydie offre un contraste saisissant. La foi chrétienne entra en Europe par une femme d’Asie Mineure accueillie dans une communauté nouvelle. Sa maison devint un lieu d’hospitalité et de fraternité, sans enquête sur la pureté de son ascendance.

L’Europe chrétienne a trahi cet héritage chaque fois qu’elle a accepté de mesurer la dignité d’une personne selon sa naissance, son origine ou son appartenance ethnique.

La déclaration prévue en 2027 ne pourra réparer les vies détruites ni rendre aux survivants les décennies pendant lesquelles leur souffrance fut contestée. Elle peut toutefois accomplir trois œuvres utiles : établir les faits, demander pardon sans détour et empêcher que la mémoire ne soit séparée de la justice présente.

À Auschwitz, Mgr Matthias Heinrich a reconnu une dette. Il reste maintenant à déterminer comment l’Église allemande entend l’honorer.


Note culturelle

Le génocide des Sinti et des Roma est parfois désigné par le mot romani Porajmos, que l’on peut traduire par « dévorer » ou « engloutissement ». D’autres représentants roms préfèrent le terme Samudaripen, qui signifie « meurtre de masse ».

Ces différences de vocabulaire montrent que la mémoire du génocide n’est pas seulement une affaire de chiffres ou d’institutions. Elle appartient aussi aux familles et aux communautés qui cherchent leurs propres mots pour transmettre une histoire longtemps racontée par d’autres.

À Berlin, un mémorial national dédié aux Sinti et aux Roma assassinés sous le nazisme fut inauguré en 2012, près du Reichstag. Conçu par l’artiste israélien Dani Karavan, il comprend un bassin circulaire sombre au centre duquel une fleur fraîche est déposée chaque jour.


Sources

Conférence épiscopale allemande : Mgr Matthias Heinrich à la commémoration européenne du génocide des Sinti et des Roma

Domradio : l’évêque reconnaît que l’Église est restée redevable envers les Sinti et les Roma

Musée d’Auschwitz-Birkenau : histoire de la liquidation du camp des familles roms

Musée d’Auschwitz-Birkenau : le génocide des Roma


Pour aller plus loin

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