Quand l’Église de France choisit la langue de l’Empire
L’évangélisation doit-elle parler globish ?
Résumé
Holy Games, Paris Églises Tour : l’Église catholique en France adopte elle aussi le vocabulaire anglais de la communication contemporaine. Le phénomène peut sembler anodin. Il pose pourtant une question plus profonde : pourquoi une Église qui insiste sur l’inculturation et l’annonce de l’Évangile dans la culture des peuples reprend-elle spontanément la langue du marketing mondialisé ? L’universalité chrétienne exige-t-elle réellement l’anglais ?
🇫🇷 Quand même l’Église se met au globish
Ce dimanche 6 septembre, plusieurs milliers de personnes courent ou marchent à travers Paris pour découvrir ses églises.
L’idée est excellente.
La troisième édition du Paris Églises Tour relie des sanctuaires parisiens avant une arrivée au Sacré-Cœur de Montmartre. L’événement est organisé dans le prolongement de Holy Games, programme lancé officiellement par l’Église catholique en France en 2023 à l’occasion des Jeux olympiques et paralympiques de Paris.
Mais arrêtons-nous un instant sur les mots.
Holy Games.
Paris Églises Tour.
Pourquoi ?
Pourquoi une manifestation catholique organisée en France, par des Français et principalement destinée à des Français doit-elle porter un nom anglais ?
🌍 L’anglais comme réflexe
Il serait évidemment absurde de mener une croisade contre les mots étrangers.
Le français lui-même est rempli de mots venus du latin, du grec, de l’italien, de l’arabe, du germanique et de l’anglais.
Une langue qui n’emprunte plus est souvent une langue qui ne vit plus.
Le problème commence ailleurs : lorsque l’anglais n’est plus utilisé parce qu’il désigne mieux une réalité, mais simplement parce qu’il semble plus moderne, plus dynamique, plus jeune ou plus international.
C’est précisément ce que l’on appelle souvent le globish : non pas véritablement la langue de Shakespeare, mais un anglais simplifié devenu langue internationale de l’entreprise, de l’événementiel, du marketing et de la communication.
L’Académie française elle-même relève que ce phénomène ne se limite plus au commerce et qu’il gagne désormais la communication des institutions.
L’Église de France n’échappe manifestement pas à cette mode.
👑 La langue de l’Empire ?
Employer l’expression « langue de l’Empire » est volontairement provocateur.
Il ne s’agit évidemment plus de l’Empire britannique.
L’anglais mondial contemporain est largement celui de la puissance culturelle américaine, des grandes entreprises internationales, de la publicité, des réseaux sociaux, de l’industrie musicale, du cinéma et du vocabulaire du management.
On ne dit plus réunion, mais parfois meeting.
On ne forme plus une équipe, on fait du team building.
On ne lance plus un projet, on fait un challenge.
On ne parle plus d’une jeune entreprise, mais d’une start-up.
Et lorsque l’Église organise une mobilisation autour du sport, elle invente Holy Games.
La question n’est donc pas seulement linguistique.
Elle est culturelle.
✝️ L’Église connaît pourtant une autre universalité
L’Église catholique a longtemps possédé une langue internationale : le latin.
Mais la situation était profondément différente.
Le latin n’était pas adopté parce qu’il donnait une image moderne aux paroisses. Il était la langue commune d’une tradition intellectuelle et liturgique plusieurs fois séculaire.
Et surtout, cette universalité n’empêchait nullement l’Église de parler les langues des peuples.
Le christianisme primitif a employé le grec.
L’Occident s’est progressivement latinisé.
Cyrille et Méthode ont porté les textes chrétiens dans le monde slave.
Les missionnaires ont traduit catéchismes, Bibles, prières et liturgies dans une multitude de langues.
Le principe est profondément chrétien : l’universel ne détruit pas le particulier.
La Pentecôte ne raconte d’ailleurs pas que tous les peuples se mirent miraculeusement à parler une langue unique.
Elle raconte exactement l’inverse : chacun entendait annoncer les merveilles de Dieu dans sa propre langue.
🕊️ Le paradoxe de l’inculturation
C’est ici que le choix du globish devient plus étrange encore.
Depuis plusieurs décennies, l’Église insiste énormément sur l’inculturation.
La Commission théologique internationale la définit comme l’enracinement du christianisme dans les différentes cultures humaines. Elle rappelle que l’évangélisation suppose de comprendre les identités culturelles particulières et de permettre à l’Évangile d'y prendre chair.
Un autre texte du Saint-Siège résume remarquablement l'enjeu : l’Évangile doit être annoncé dans la langue et la culture de ceux qui l’entendent.
Voilà qui devrait intéresser l’Église de France.
Car l’inculturation ne devrait-elle pas aussi fonctionner à Paris, Lyon, Marseille, Lille ou Toulouse ?
Pourquoi l’Évangile devrait-il respecter la langue et la culture d’un peuple missionné à l’autre bout du monde, mais adopter en France les codes linguistiques du marketing international ?
🗣️ Français ne signifie pas repli sur soi
On objectera immédiatement qu’un nom anglais facilite la communication internationale.
C’est parfois vrai.
Lors de Jeux olympiques réunissant des visiteurs venus du monde entier, un nom compréhensible à l’étranger peut avoir une utilité.
Mais cet argument devient beaucoup moins convaincant lorsqu’une initiative demeure ensuite durablement destinée au public français.
Holy Games est encore utilisé en 2026, deux ans après les Jeux de Paris, notamment pour une chapelle parisienne destinée aux sportifs.
Il aurait pourtant été possible d’imaginer :
Jeux saints ?
Sans doute un peu maladroit.
Foi et Sport ?
Parfaitement clair.
Les Jeux de la fraternité ?
Pourquoi pas.
Sport et Espérance ?
Très catholique et immédiatement compréhensible.
La langue française ne manque pas de mots.
Elle manque parfois seulement de confiance en elle-même.
⛪ Une Église qui cherche désespérément à paraître moderne ?
Il existe peut-être derrière cette anglomanie une question plus embarrassante.
Depuis plusieurs décennies, une partie de la communication catholique semble craindre par-dessus tout de paraître ancienne.
Il faut être jeune.
Dynamique.
Festif.
Connecté.
Accessible.
Les graphismes changent, les slogans se raccourcissent et l’anglais apparaît comme un certificat instantané de modernité.
Mais est-ce réellement ainsi que l’on touche les nouvelles générations ?
Une Église qui appelle une manifestation Holy Games paraît-elle vraiment plus jeune qu’une Église parlant simplement français ?
Ou donne-t-elle involontairement l’impression de reproduire les codes d’une agence de communication ?
C’est une question qui dépasse très largement le choix de deux mots.
📚 Une langue porte davantage que des informations
Une langue n’est jamais seulement un instrument permettant de transmettre des renseignements.
Elle porte une histoire.
Une littérature.
Des images.
Des prières.
Des souvenirs.
Des manières particulières de penser.
Le ministère français de la Culture rappelle d’ailleurs que la politique linguistique ne concerne pas seulement le vocabulaire : elle touche également à la cohésion sociale, à la diversité culturelle et à la capacité d’une société à nommer elle-même les réalités nouvelles.
Pour l’Église, cette dimension devrait être particulièrement importante.
Le français de Bossuet, de François de Sales, de Thérèse de Lisieux, de Charles Péguy, de Bernanos ou de Claudel appartient aussi à son patrimoine.
Une Église qui veut évangéliser une culture doit d’abord continuer à habiter sa langue.
🇫🇷 Ni fermeture, ni soumission
Il ne s’agit donc ni de chasser les mots anglais ni de transformer les paroisses en annexes de l’Académie française.
L’Église est catholique, c’est-à-dire universelle.
Elle doit pouvoir parler anglais à un Anglais, arabe à un Arabe, vietnamien à un Vietnamien, provençal lorsque le contexte s’y prête, et naturellement français dans l’espace francophone.
Le véritable universalisme chrétien n’impose pas une langue unique.
Il permet la communion entre les langues.
C’est très différent.
À ce titre, remplacer progressivement la diversité linguistique par le globish n’est peut-être pas un progrès vers l’universel.
C’est peut-être simplement l’adoption de la culture dominante.
🔔 Et si l’Église recommençait simplement à nommer ?
Il n’y a finalement rien de dramatique dans Holy Games.
Le programme accomplit des choses utiles. Il rassemble, accueille, fait découvrir des églises et maintient un lien original entre sport et foi.
Mais les petits choix culturels révèlent parfois de grandes habitudes.
Une Église qui veut annoncer le Christ ne doit pas forcément reprendre tous les codes du monde qu’elle cherche à rejoindre.
Elle peut aussi proposer autre chose.
Des mots plus beaux.
Des mots plus précis.
Des mots enracinés.
Des mots que comprennent les gens auxquels elle parle.
À force de vouloir parler la langue internationale de la communication, l’Église de France pourrait finir par oublier une évidence :
elle possède déjà une langue universellement connue, riche d’une immense tradition chrétienne et parlée sur cinq continents.
Elle s’appelle le français.
📌 À retenir
Le programme Holy Games a été officiellement lancé par l’Église catholique en France en avril 2023.
Son nom demeure utilisé en 2026.
Le Paris Églises Tour constitue un exemple de communication mêlant français et anglais.
Le globish dépasse désormais largement le monde de l’entreprise et touche la communication institutionnelle.
L’Église défend pourtant elle-même le principe d’inculturation.
L’inculturation suppose que l’Évangile soit exprimé dans la langue et la culture des peuples auxquels il est annoncé.
Universalité chrétienne et uniformité linguistique ne sont pas synonymes.
Défendre l’usage naturel du français n’implique ni rejet de l’anglais ni fermeture au monde.
🏺 Note culturelle
Le mot franglais fut notamment popularisé par René Étiemble avec son livre Parlez-vous franglais ? en 1964.
Le terme globish désigne aujourd’hui plus spécifiquement un anglais international simplifié servant de langue commune dans les échanges économiques et institutionnels.
L’Académie française distingue d’ailleurs l’emprunt naturel, phénomène normal dans l’histoire des langues, de l’accumulation d’anglicismes employés sans nécessité.
📚 Sources
Conférence des évêques de France, lancement du programme « Holy Games », 17 avril 2023.
Église catholique en France, « Holy Games : inauguration d’une chapelle des sportifs à Paris », 4 mars 2026.
Église catholique en France, « 3e édition du Paris Églises Tour », 6 septembre 2026.
Commission théologique internationale, Foi et inculturation, 1988.
Conseil pontifical de la Culture, Pour une pastorale de la culture, 1999.
Académie française, N’ayons pas peur de parler français !, 2024.
Ministère de la Culture, Délégation générale à la langue française et aux langues de France.
🔎 Pour aller plus loin sur Cathorico
La Liturgie des Heures se refait une voix — sans changer son cœur
La question de la traduction et de la capacité du français contemporain à porter la prière de l’Église. Lire sur Cathorico
Catholicisme français : évangéliser la ville sans ajouter du bruit au bruit
Comment annoncer l’Évangile dans la culture urbaine contemporaine sans simplement reproduire ses codes.
SOS Calvaires : restaurer les croix, réveiller la mémoire spirituelle de la France
Une autre manière d’aborder la relation entre christianisme, patrimoine et culture française. Lire sur Cathorico
💬 Commenter
L’Église de France doit-elle adopter les codes linguistiques internationaux pour rejoindre les jeunes et les visiteurs étrangers ?
Ou devrait-elle au contraire assumer davantage la langue française comme partie intégrante de son travail d’évangélisation ?
📬 Abonnement
Suivez Cathorico : le chant du coq catholique pour retrouver les actualités, débats, figures spirituelles et questions culturelles qui traversent le catholicisme français.
Libellés Blogger :
Commentaires
Enregistrer un commentaire